Pas de doute pour Eric Reinhardt : l'érotisme a changé d'opinion politique.

L'affirmation pourrait passer pour un artifice d'écrivain qui veut réinventer une histoire d'adultère assez classique au fond : une envie d'évasion libertine au détour d'une galerie commerciale entre une femme de pouvoir élégante et sensuelle, DRH monde d'une multinationale et un beau gosse, architecte contrarié, reconverti comme directeur de travaux sur le chantier de la plus grande tour de la Défense.
Qu'elle soit de droite et lui de gauche pourrait n'être qu'anecdotique.

Ne vous méprenez pas : le roman d'Eric Reinhardt est formidablement subversif et dénonce notre société libérale avec une vraie pertinence.

Le système Victoria, c'est celui des élites mondialisées qui se meuvent avec aisance dans cette société avec deux credos : "c'est la vitesse qui est la vérité de notre monde" et "être moderne, c'est n'avoir aucun pays".
David, lui, est d'un bloc; sa vie est régie par une unité de lieu (sa Tour) et de temps (des journées de travail interminables, au détriment de sa famille et de toute autre forme de vie) et il se heurte très vite aux remparts érigés par sa maîtresse, qui "frôle la réalité sans jamais s'y attarder, segmente sa vie, n'est jamais à la même place, ne se laisse jamais enfermer dans aucune vérité".

Il comprend "qu'on me ment pas, d'une certaine manière, quand on n'est jamais à la même place. [...] En bougeant, on peut biaiser, on est dans l'oubli, on efface dans son esprit le mal ou les promesses que l'on peut faire".

A mesure que leur incompréhension grandit, que leurs systèmes deviennent incompatibles jusqu'à conduire à la fin de l'aventure passionnelle qui semble inéluctable, Victoria et David cherchent à repousser les limites, à explorer de nouvelles frontières du désir et d'une sexualité débridée.

En refermant le roman, on reste hanté par cette mécanique infernale qui conduit au drame, incapable de saisir ce qui aurait pu la faire dérailler et révéler ce qui était finalement une très belle histoire d'amour.
C'est notre destin, à en croire l'auteur : "Peut-être que le nombre de situations où il sera absurde de vouloir déterminer qui a raison ou qui a tort va aller en augmentant. C'est peut-être ça la définition de notre monde libéral".

Si "Le système Victoria" est un grand roman politique, c'est aussi une histoire épique, échevelée, portée par un souffle : celui du grand roman d'aventures des années BlackBerry selon Jérôme Garcin.

Le parallèle avec Dumas n'est pas usurpé !